11月30日
Mon ami Didier me dit :
- « viens, allons manifester contre la mort. » Mon ami Didier me dit :
- « Je suis sérieux. » Je le regarde, il est sérieux.
Manifester contre la mort mais pour quoi faire, à quoi bon ?
- « Pourquoi veux-tu manifester contre la mort ? A quoi bon ? » Il est fou ?
-
« Il faut manifester la vie, seulement je ne sais pas ce qu’est la vie.
La mort je la sens mieux, elle pue et tout ce qui en comporte une
partie même infime a la même odeur. » Quelle odeur ?
- « Quelle odeur ? »
-
« Hé ! bien la même odeur, la tienne, la mienne, l’odeur de tout le
monde, celle de notre vie. La vie c’est comme un oubli de l’odeur de la
mort. Je déteste la mort, je la hais et je veux que son nom soit clamé
dans la rue. Les gens vont se dire qu’il faut du cran pour la
provoquer, lui barrer une route, celle du cortège que nous formerons.
Ce sera beau. »
- « Parce que tu n’es pas superstitieux ? »
- « Encore moins, notre étendard sera la peau écrasée d’un chat noir. »
- « Effectivement ça risque d’être beau »
- « Tu te fous de ma gueule ? » Je le regarde, il est sérieux. Il est fou ?
- « Non, non, pas du tout, c’est que, à deux, notre cortège risque de ne pas être très aperçu. »
-
« C’est pour cela que nous devons rassembler tous ceux qui ont un jour
voulu se lever devant cette infâme pourriture et se rebeller ne
serait-ce qu’une seconde face à sa marque en toutes choses de notre
existence capharnaümique ! »
- « Capharnaümique ?? »
- « C’est mécanique, en bruit et en bordel, sans poubelles, grotesque, irresponsable, innommable, tu vois ? »
-
« Oui, assurément, tu as raison. » J’essaie de contrôler mon
effarement. Il y a quelque chose de juste dans ce qu’il dit,
finalement.
- « Tu n’arriveras pas à la repousser. »
- «
Peut-être pas mais je veux indiquer son influence mortelle,
universelle. S’il y a quelque chose à gagner c’est contre elle, le
reste n’a aucune importance. »
- « Et comment trouverons-nous le reste des manifestants ? »
-
« Si ceux des cimetières voulaient bien se relever, effectivement ce
serait chouette. Mais, comme il y a plus de chance pour que ceux-là ne
fassent pas grand chose pour nous soutenir, établissons qu’ils le
feraient s’ils étaient encore vivants. Ce qui fait un sacré bon nombre
de manifestants, difficiles à compter certes, mais quand même. Pour le
reste il faudra convaincre des vivants. Il faut même le faire assez
rapidement sinon… »
- « Sinon quoi ? »
- « Hé ! bien sinon ce sera moins facile forcément. »
- « Mouais. Et pourquoi ne pas manifester comme tout le monde, pour la vie plutôt que contre la mort ? »
-
« T’es bouché ou quoi ? Parce que ce que l’on appelle communément la
vie est une bouillie douteuse, qu’elle est sottement constamment
récupérée et parce que la vraie vie s’ignore, elle s’esquisse, ne se
réclame pas, se distingue subtilement de la mort, trop subtilement pour
qu’on crie son nom à tue tête dans nos rues qui s’écroulent,
s’écroulèrent et s’écrouleront. »
- « Amen. »
- « N’importe quoi. »
- « Non mais j’ai dis ça comme ça, tu me fais penser à un curé qui prophétise la fin du monde. »
- « Merci du compliment. »
- « Désolé. Donc c’est contre la mort et pas pour la vie. »
-
« C’est pour la vie, contre la mort. La mort est, au contraire de la
vie, bien plus présente en nous tous. Je sens qu’il y a une sorte de
devoir d’en venir aux mains avec ce spectre absurde planté debout au
centre de notre corps, dans nos objets, dans nos pensées. Quand tu vas
voir un combat tu ne t’attends pas à ce qu’au début du spectacle on te
jette sur le ring le vainqueur, tu crierais à l’arnaque, tu veux du
sport, une lutte. Même quand tu es sûr de l’issue du combat tu aimes
voir le sang du faible n’est-ce pas ? »
- « Cela est vrai. » Je fais son clown philosophique, il ne s’en aperçoit plus. Il continue :
« Et s’il n’y avait pas d’issue mais seulement un profit, un profit de connaissance, irais-tu encore réclamer ton argent ? »
- « Il faudrait que ce profit me saoule vraiment. »
-
« Hé ! bien c’est de cela dont je te parle, d’un profit de vision, à la
frontière d’une lutte qui peut paraître en premier lieu stupide, voire
suicidaire. Il y a une bonne mort, c’est celle avec laquelle on lutte.
Tout le reste est son fantôme. »
- « Là je dois dire que j’ai rien à dire. On commence quand ? »
- « Maintenant. »
- « Ici, là, maintenant ? »
- « Ben si je t’ai convaincu, oui. C’est maintenant, c’est déjà commencé. »
- « Oui mais la vraie manif ? Y’a du boulot quand même. »
- « Trouve un chat déjà. »
Charmant.
Avis aux intéressés, cette manifestation peut réellement avoir lieu. Voulez-vous tenter votre chance ?Didier, Didier Durmarque.
"Moins que rien", roman. ISBN : 2-84921-080-3
http://d.durmarque.free.fr/